Stop au “lâcher prise” !

lâcher prise et chuter

La première fois que l’on m’a conseillé de “lâcher prise”, une image m’a frappé l’esprit : celle d’un homme, le corps dans le vide, s’accrocher désespérément à une corniche, puis, à bout de force, lâcher et chuter.

"Lâcher prise" fait penser à ça

Cette image cauchemardesque m’a éloigné du sujet pendant quelques années. J’ai refusé de prêter attention aux gourous qui prônaient le lâcher-prise.

« Lâcher prise », une horrible expression…

Précédemment, j’ai parlé du choix de certains termes néfastes pour notre bien-être. J’ai mentionné des tics de langage à la mode, tels que « du coup » et « pas de problème ». Mais « Lâcher prise » est pire. C’est un terme aberrant, car utilisé dans le langage du développement personnel, alors qu’il n’engage pas au mieux-être.

Outre l’image morbide que cela me renvoie, « Lâcher prise » est une expression tordue. Car « prise » est le participe passé du verbe « prendre ». Donc, on peut entendre dans l’expression le double geste de lâcher et de prendre : cette antinomie freine tout mouvement, c’est le blocage assuré !

…Alors que l’exercice est merveilleux

Un jour, il y a plus de 10 ans, une amie m’a offert un livre de Guy Finley, un enseignant spirituel américain. Le livre a changé ma vie. Grâce à lui, j’ai fait mes premiers pas sur la voie de la spiritualité, et j’ai découvert cette merveilleuse pratique consistant à abandonner toute tension.

Par tension, entendez les tensions physiques, et aussi les pensées néfastes susceptibles de provoquer et d’alimenter ces tensions. Donc, s’entraîner à cette forme d’abandon provoque un délice sensoriel et inspire une nouvelle philosophie de vie.

En Anglais dans le texte

Guy Finley a publié une série de livres consacrés au lâcher-prise… Du moins, c’est ce que les titres en français laissent supposer. Voici quelques-uns de ces titres : « Lâcher prise – la clé de la transformation intérieure », « Pensées pour lâcher prise », « Vivre et lâcher prise », « Lâcher prise pour vaincre la dépendance »…

Mais en Anglais, ces mêmes titres donnent ceci : « The secret of Letting Go », « Designing your own Destiny », « Let Go and Live the Now », « Breaking Dependancy »…

Et je me demande : quel traducteur pervers a eu l’idée de traduire « let go » par « lâcher prise » ? Et surtout, pourquoi les éditeurs ont approuvé cette traduction ?

Non au “lâcher-prise”, oui au “laisser-aller”

C’est donc « Let go » que l’on a traduit par “lâcher prise”. Sans doute s’est-on interdit la traduction littérale, à cause de la connotation péjorative du « laisser-aller » en français. L’expression accuse une absence de rigueur ou de tenue.

Les profs de jadis prenaient un air pincé pour dire aux parents : « Il y a du laisser-aller dans le travail de votre fils ». Heureusement, de nos jours, les profs sont plus cool. Donc désormais, rien ne nous interdit de traduire « let go » par « laisser aller » et d’oublier le sens ancien du terme.

“Laisser aller” sonne comme une invitation à quelque chose d’agréable : un pas de danse, une glissade grisante, un mouvement de détente libératrice.

"laisser aller" au lieu de "lâcher priseé

Pour nommer cette action propre à la relaxation et à la méditation, “laisser aller” me semble l’expression idéale ! (1)

Hérésie culturelle

En privilégiant le terme « lâcher prise », la langue française ne nous aide pas. Ce n’est pas une exception. Un autre cas est le terme « remise en question », une appellation méprisable (sur laquelle je reviendrai bientôt) pour nommer une attitude remarquable.

En France, nous sommes dans la culture de l’effort et du mérite. « Passe ton bac d’abord », « Fais tes devoirs et tu auras droit au dessert ». L’idée de s’octroyer des plages de « laisser-aller » au milieu de nos travaux déplaît à l’esprit français.

C’est pourquoi les Français sont si peu talentueux pour formuler des objectifs motivants. Parce que, comme je l’ai expliqué (notamment dans mon livre à télécharger gratuitement : “Osez l’écriture !“), un objectif est une récompense. Se fixer un objectif consiste à visualiser la récompense avant de fournir l’effort pour l’atteindre. Mais on ne l’encourage pas chez nous ! Si bien que beaucoup se fixent des objectifs en termes de travaux (faire ceci, se mettre à cela…) ; en s’y prenant ainsi, ils perdent de vue la récompense et l’obtiennent rarement.

Eh bien, je dis non ! Je refuse cet état d’esprit. J’aime la culture française, mais il arrive à toutes les cultures de perdre pied, parfois. C’est donc à nous d’y remédier.

C’est pourquoi, dès que vous parlez d’une pratique délicieuse, je vous conseille de choisir des mots séduisants pour la nommer.

Alors, c’est compris ? Ne lâchez rien ! Quand la prise est bonne, tenez bon ! Et aspirez au laisser-aller !

(1) Vous pouvez trouver “laisser aller” aussi déplaisant que “lâcher prise”. Dans ce cas, quelle expression aimeriez-vous voir et entendre à la place ?

novembre 11th, 2019 par